Libre échange ou protectionnisme ?
Aujourd’hui, aucun pays ne vit en totale autarcie : on importe ce qu’on ne produit pas (ou mal), et on exporte ce qu’on produit relativement bien.
L’idée économique de base est connue depuis le dix-neuvième siècle : chaque pays a intérêt à se spécialiser dans ce qu’il fait le mieux et à échanger avec les autres (voir les avantages comparatifs).
Mais dans la pratique, les effets sont complexes et parfois contradictoires.
D’abord un effet positif
Quand les marchés s’ouvrent :
- Les entreprises étrangères entrent en concurrence avec les entreprises nationales.
- Cette concurrence pousse à baisser les prix, améliorer la qualité, innover.
Pour les consommateurs, c’est généralement une bonne nouvelle.
Exemples :
- Les vêtements, l’électronique ou les jouets coûtent beaucoup moins cher aujourd’hui qu’il y a quarante ans.
- Un smartphone ou un téléviseur serait beaucoup plus cher s’il était entièrement produit en Europe.
Mais attention, il s’agit d’un gain moyen. Si globalement le pouvoir d’achat augmente, certains ménages bénéficient plus que d’autres de l’ouverture à l’international (ceux qui consomment beaucoup de biens importés).
En outre, certaines entreprises ne peuvent exister que dans le cadre d’un marché mondial. Airbus est sans doute l’exemple le plus emblématique. Le marché européen seul serait trop étroit pour rentabiliser la production d’avions mais grâce au libre-échange, Airbus peut vendre à des compagnies américaines, asiatiques ou du Moyen-Orient. Aujourd’hui, plus de \(80\%\) de ses avions sont exportés hors d’Europe.
Sans ouverture des marchés :
- Pas d’économies d’échelle.
- Pas de R&D aussi intensive.
- Pas de concurrent crédible face à Boeing.
Nous aurions aussi bien pu développer les exemples de LVMH, Danone, L’Oréal, Alstom… Voir aussi les avantages du libre-échange.
Comme nous le verrons, le commerce international génère des gagnants mais aussi des perdants.
Inégalités entre pays
Depuis les années 1990, des pays comme la Chine, l’Inde, le Vietnam ou le Bangladesh se sont fortement intégrés au commerce mondial.
Il s’en est suivi une croissance rapide, une baisse massive de l’extrême pauvreté et l’émergence d’une classe moyenne.
Ainsi, à l’échelle mondiale, les écarts de revenus entre pays ont eu tendance à se réduire.

Attention, tous les pays n’ont pas profité de la même façon et certains restent marginalisés (pays enclavés, dépendants d’un seul produit, instables politiquement). Le commerce international n’est pas intrinsèquement responsable du sous-développement mais il peut agir comme un amplificateur de fragilités internes (corruption, faiblesse de l’État…) plus que comme un moteur de développement.
Prenons l’exemple de la République Démocratique du Congo.
La RDC est extrêmement riche en ressources naturelles : cuivre, cobalt (indispensable aux batteries), coltan, diamants… Ces ressources sont très demandées sur les marchés mondiaux, notamment par les industries électroniques et la voiture électrique. Sur le papier, le pays devrait bénéficier fortement du commerce international.
Or, les échanges sont très asymétriques. La RDC exporte presque uniquement des matières premières brutes tandis qu’elle importe des produits manufacturés à forte valeur ajoutée. Conséquences : faible création de valeur sur le territoire, peu d’emplois industriels et dépendance aux prix mondiaux des matières premières (très volatils).
On parle ici d’échanges asymétriques, voire de spécialisation appauvrissante.
Inégalités au sein des pays
Au sein des pays, le débat devient plus sensible.
Dans les pays développés, les gagnants sont les cadres, les entreprises exportatrices et les consommateurs. Ils profitent de nouveaux marchés et de prix plus bas.
Les autres sont ceux qui perdent leur emploi ou dont les salaires sont maintenus à un bas niveau pour rester compétitifs : ouvriers peu qualifiés, salariés de secteurs exposés à la concurrence étrangère… Exemple de conséquence : la désindustrialisation de certaines régions en Europe ou aux États-Unis.
Les inégalités se creusent aussi dans les pays émergents.
- Les grandes villes et les travailleurs qualifiés profitent davantage.
- Les zones rurales restent à l’écart.
Le commerce international réduit les inégalités entre pays, mais accentue souvent les inégalités internes.
Libre-échange ou protectionnisme ?
D’un côté, rappelons les arguments en faveur du libre-échange :
- Baisse des prix pour les consommateurs.
- Croissance économique globale.
- Innovation et diffusion des technologies.
- Réduction de la pauvreté mondiale.
C’est la position dominante des économistes.
D’un autre côté, les arguments en faveur du protectionnisme :
- Destruction d’emplois dans certains secteurs. Par exemple, à partir des années 1980-1990, le textile européen a été confronté à une concurrence massive de pays à bas coûts (Chine, Bangladesh, Vietnam). Résultat : fermetures d’usines et disparition de bassins industriels entiers (Nord de la France, Royaume-Uni…). Mais le problème ne se limite pas à la perte d’emplois à court terme. C’est surtout la perte de savoir-faire qui est difficilement réversible : formation professionnelle abandonnée, machines démantelées, filières complètes éclatées (filature, teinture, confection) … Et lorsqu’on tente de relocaliser certaines productions textiles (vêtements techniques, notamment), on se rend compte que le capital humain et industriel n’est plus là.
- Dépendance vis-à-vis de l’étranger. Au début de la crise du Covid-19 (2020), de nombreux pays européens découvrent une réalité gênante. Masques, gants, respirateurs, principes actifs des médicaments sont majoritairement produits en Asie, en particulier en Chine. Conséquences immédiates : pénuries graves, concurrence entre États pour s’approvisionner, flambée des prix, dépendance à des décisions politiques étrangères (restrictions à l’exportation). Cet épisode a fortement remis en question l’idée selon laquelle le marché mondial suffit à garantir l’approvisionnement en toutes circonstances, d’où le retour d’un discours en faveur de relocalisations partielles.
- Concurrence jugée déloyale (dumping social ou environnemental). Ainsi les agriculteurs européens sont soumis à des normes strictes, sanitaires, environnementales et sociales. Or, certains pays exportateurs n’ont que faire du bien-être animal et autorisent des pesticides interdits dans l'Union Européenne. Les coûts de production sont donc plus faibles, les produits importés moins chers et les producteurs locaux ont du mal à rivaliser.
- Affaiblissement de la souveraineté économique. Exemple : pendant plusieurs décennies, l’Allemagne a fait le choix de sortir progressivement du nucléaire pour s’appuyer sur des énergies coûteuses et sur le gaz russe, peu cher et abondant. La guerre en Ukraine a tout remis en question, montrant qu’une spécialisation excessive et une dépendance extérieure peuvent réduire la capacité d’un État à décider librement de sa politique économique.
Depuis le second mandat de D. Trump à la présidence des États-Unis, le protectionnisme est devenu un moyen de pression politique récurrent.
Aujourd’hui, le débat n’est plus vraiment entre le libre-échange total ou la fermeture totale, mais plutôt :
- Quel degré d’ouverture ?
- Avec quelles règles sociales, environnementales et fiscales ?
- Comment compenser les perdants ?
