La déviance

Déviance et délinquance, anomie, stigmate

De nombreux sociologues se sont penchés sur le phénomène de déviance. Comme nous le verrons, il peut conduire à expliquer la délinquance et donc intéresser le pouvoir politique.

Mais pourquoi devient-on déviant ? Certes, cela dépend de la personnalité mais nous verrons que des relations perturbées avec la société peuvent produire la déviance.

 

Qu’est-ce que la déviance ?

Nous appellerons déviance tout acte non conforme aux normes (qu’elles soient sociales ou juridiques). Cette non-conformité doit être suffisamment marquée pour que la société montre une réprobation ou même la sanctionne d’une façon ou d’une autre.

Cependant, un comportement considéré comme déviant par tel groupe social peut être admis comme parfaitement normal par un autre. Étendre son linge aux fenêtres est une pratique tout à fait habituelle dans certains pays méditerranéens mais elle relève plus au nord d’un comportement inadapté.

Le contraire de la déviance est la conformité, c’est-à-dire le respect absolu des normes. Une tendance exacerbée à la conformité peut conduire au ritualisme (perte de sens). La bureaucratie est emblématique de cet état où le poids des procédures finit par faire perdre le sens du travail.

conformité

Le degré de déviance ou de conformité dépend de chacun de nous mais une conformité absolue et généralisée produit une société complètement figée. C’est notamment un effet des dictatures et des civilisations traditionnelles.

En revanche, les sociétés des régimes démocratiques évoluent. Lorsqu’un comportement déviant ne choque plus personne, il cesse de l’être. À titre d'exemple, jusque dans les années 60, les femmes portant des pantalons se heurtaient à des regards réprobateurs.

La déviance n’entraîne pas systématiquement le rejet. Lorsqu’un membre d’un groupe est déviant, il permet aux non-déviants d’être plus soudés entre eux. Jadis, le « fou du village » était celui qui pouvait susciter des moqueries et donc renforcer la cohésion des moqueurs. Ci-dessous, le Fou du village par Max Band, musée d’Art moderne de Paris (image libre de droits).

fou du village

 

La délinquance

La délinquance est la transgression des normes légales. Selon un niveau croissant de gravité, on reconnaît les contraventions qui sont sanctionnées par des amendes, les délits qui sont punis par des amendes et / ou une peine de prison pouvant durer jusqu’à dix ans et les crimes appellant une peine de prison allant jusqu’à la perpétuité (en France). Ces trois catégories relèvent de juridictions différentes. Leurs délais de prescription sont eux aussi différents (un an pour les contraventions, six ans pour les délits et vingt ou trente ans pour les crimes).

Les normes varient beaucoup d’une civilisation à l’autre et donc la notion de délinquance est très variable selon les pays.

Exemple : en France, des propos homophobes en public (injure ou diffamation) sont punissables d’une amende pouvant aller jusqu’à un an d’emprisonnement et 45 000 € d’amende. En Iran, c’est au contraire l’homosexualité qui est punie de mort.

Malgré une définition beaucoup plus claire que la déviance, la délinquance est difficile à mesurer. Les statistiques montrent la plupart du temps une sous-évaluation du phénomène, d’une part en raison du silence de nombreuses victimes, d’autre part parce que les plaintes ne sont pas toujours enregistrées.

    Menaces, agressions verbales voire physiques… Les médecins sont de plus en plus victimes de violences. (…) 1009 incidents ont été recensés en 2021. Des chiffres en hausse par rapport à l'année précédente, où 955 agressions avaient été comptabilisées. Néanmoins, ces données seraient sous-estimées car seulement 32% des professionnels portent plainte. (le Figaro, 27 juillet 2022).

 

L’anomie et la stigmatisation

Avant d’explorer les causes de la déviance, nous devons définir deux termes de sociologie : l’anomie et la stigmatisation.

Nous devons le concept d’anomie à Durkheim. Il s’agit d’un état de la société caractérisé par des règles floues ou incohérentes, voire quasi absentes. Ce dérèglement naît d’un conflit entre les aspirations individuelles et les règles du groupe. L’anomie conduit à la délinquance, à l’affaiblissement des liens sociaux mais aussi à l’évolution de la société.

Le stigmate a été théorisé par le sociologue américain Erving Goffman dans son essai Stigmate paru en 1963. Les exemples de cet ouvrage sont très datés mais l’analyse reste actuelle.

Chacun de nous se représente la société selon des idées reçues (par exemple, on ne se fait pas la même idée d’un homme selon qu’il est vêtu d’un costume ou d’un bleu de travail). Lorsqu’un individu s’éloigne quelque peu du stéréotype auquel la société l’a associé, il est stigmatisé. Le stigmate n’existe donc pas en tant qu’attribut ou acte mais comme relation entre cet attribut ou cet acte et un stéréotype.

Selon Goffman, un stigmate peut être physique, de caractère ou tribal. Il est éventuellement caché, auquel cas l’individu qui le porte n’est pas disqualifié mais reste disqualifiable.

 

Les causes sociales de la déviance

Les raisons de la déviance sont multiples. Elles peuvent résulter d’une faible socialisation, c’est-à-dire d’une intégration très partielle des normes.

De même le déviant a pu évoluer sans rencontrer un fort contrôle social. Par exemple, un salarié profite d’un management laisser-faire pour donner libre cours à des comportements difficilement acceptables par ses collègues.

Selon le sociologue américain Robert King Merton (1910-2003), l’état d’anomie est cause de déviance. Dans cette situation, des individus poursuivent des buts légitimes (pouvoir, enrichissement…) par des moyens qui sont réprouvés par la société. En effet, comme l’individualisme domine, les normes ont moins d’importance (pour le dire plus simplement, on se fiche du qu’en-dira-t-on).

Merton reconnaît aussi trois autres causes de déviance : l’évasion qui est le refus des moyens et des buts (marginaux…), le ritualisme (sorte de grève du zèle chronique où l’on s’applique tellement sur les moyens qu’on en oublie la finalité, à laquelle on n'adhère d'ailleurs pas toujours) et la rébellion (désir de changer les valeurs).

Une autre école de sociologie, dite interactionniste, a étudié la déviance dans les années 60. Celle-ci serait due aux interactions sociales. Un déviant serait étiqueté comme tel par des institutions ou par des personnes définissant les normes et s’attachant à ce qu’elles soient appliquées (exemple actuel : des influenceurs sur les réseaux sociaux).

Ainsi stigmatisés, les déviants se trouvent dévalorisés et, par la force des choses, se complaisent dans leur disqualification. Ils tendent à ressembler à l’image que les autres se font d’eux. C’est le phénomène de prophétie autoréalisatrice illustrée par Michel Simon dans Drôle de drame de Marcel Carné (dialogues de Jacques Prévert) : « à force d’écrire des choses horribles, elles finissent par arriver ».

Par exemple, un ancien délinquant peut replonger dans ses travers parce que personne n’a cru qu’il s’était amendé.

L’analyse interactionniste ne s’oppose donc pas à celle de Merton. Elle explique la dynamique de la déviance plutôt que sa genèse.

 

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