Bulles spéculatives et krachs boursiers
Les conditions d’une crise financière obéissent toujours aux mêmes principes. Toutefois, le timing est toujours incertain. Il arrive même que toutes les conditions soient réunies… et qu’il ne se passe rien durant de longues années !
Formation d’une bulle
Pour comprendre une bulle, il faut distinguer la valeur fondamentale d'un actif de son prix de marché.
La valeur fondamentale d'une action dépend, par exemple, des bénéfices que l'entreprise devrait réaliser à l'avenir, de ses perspectives de croissance ou encore des dividendes qu'elle pourrait verser à ses actionnaires. Son prix de marché correspond, lui, au prix auquel les investisseurs sont prêts à l'acheter ou à la vendre à un moment donné (nous nous situons surtout dans l’hypothèse d’une société cotée en bourse).
Dans une situation normale, ces deux notions sont liées. Si une entreprise annonce de bons résultats ou de bonnes perspectives, les investisseurs peuvent considérer que son action vaut davantage et son prix augmente. Mais une hausse des prix peut provoquer une hausse supplémentaire sans que les résultats économiques de l'entreprise aient changé dans les mêmes proportions. C’est d’ailleurs très courant !
À partir de ce moment, un processus spéculatif peut se mettre en place. Un investisseur achète une action non seulement parce qu'il pense qu'elle est intéressante, mais parce qu'il pense pouvoir la revendre plus cher un peu plus tard. Nous ne serons pas plus précis là-dessus : un robot peut revendre l’action une fraction de seconde plus tard, un investisseur peut attendre plusieurs mois.
Celui-ci ne cherche donc pas à obtenir un rendement grâce aux bénéfices futurs de la société cotée : il compte surtout profiter de la hausse du prix de l'actif. C’est le principe de la spéculation.
Cette logique peut conduire à une première augmentation des cours. La hausse attire alors l'attention d'autres investisseurs, qui entrent à leur tour sur le marché. Le nombre d'acheteurs augmente, ce qui pousse les prix encore plus haut. La hausse initiale provoque donc une nouvelle hausse. Le processus est cumulatif. Cette dynamique finit par détacher le prix de l'actif de sa valeur fondamentale.
Comportements mimétiques
Les investisseurs ne disposent jamais d'une information parfaite sur l'avenir. Ils doivent donc prendre leurs décisions dans un contexte d'incertitude. Pour ce faire, ils observent les décisions prises par d’autres.
C'est ce que l'on appelle un comportement mimétique : un individu adopte un comportement parce qu'il observe que de nombreux autres individus adoptent ce même comportement. Le mimétisme n’est d’ailleurs pas propre aux investisseurs, loin de là !
Ce mécanisme peut expliquer pourquoi des actifs deviennent soudainement extrêmement populaires. Les médias financiers, les réseaux sociaux ou les discussions entre particuliers peuvent également accélérer la diffusion de l'information et donc la propagation d’un comportement moutonnier.

Attention, le mimétisme ne signifie pas nécessairement que les investisseurs sont irrationnels. Dans un contexte d'incertitude, suivre le comportement d'autres acteurs peut être une stratégie compréhensible. Si l'on pense que les autres investisseurs disposent de meilleures informations que soi, les imiter peut sembler raisonnable. Le problème apparaît lorsque cette imitation devient collective et qu'elle conduit tous les acteurs à prendre la même décision. Le marché peut alors devenir très sensible aux changements de confiance.
Prophéties autoréalisatrices
Le comportement mimétique est étroitement lié à un autre mécanisme : la prophétie autoréalisatrice. C’est lorsqu’une croyance concernant l'avenir contribue à provoquer l'événement que l'on avait initialement anticipé.
Exemple simple. Supposons qu'un grand nombre d'investisseurs pensent qu'une action va augmenter. Ils achètent cette action. La demande augmente et son prix monte effectivement. Les investisseurs constatent alors que leur anticipation était correcte. La hausse du prix semble confirmer leur croyance initiale et attire de nouveaux acheteurs.
Cette logique permet de comprendre pourquoi certaines bulles peuvent durer longtemps !
Le même mécanisme peut fonctionner dans l'autre sens. Supposons désormais que les investisseurs anticipent une baisse importante des cours. Ils vendent leurs actions. Cette multiplication des ventes provoque effectivement une baisse des prix. Celle-ci confirme alors leurs craintes et encourage d'autres investisseurs à vendre.
La prophétie autoréalisatrice contribue ainsi à expliquer aussi bien la formation d'une bulle que son éclatement.
Pourquoi une bulle peut-elle continuer à gonfler ?
Si le prix d'un actif devient manifestement très élevé, pourquoi les investisseurs continuent-ils à acheter ?
Une première explication est qu'un investisseur peut penser que le prix va encore augmenter avant de se retourner. Son objectif est alors de revendre avant les autres.
Cette stratégie est parfois qualifiée de « théorie du plus grand fou » : l'investisseur accepte de payer un prix excessif parce qu'il espère trouver ultérieurement quelqu'un disposé à payer encore plus cher.
La situation devient donc paradoxale. Un investisseur peut considérer qu'un actif est trop cher mais continuer à l'acheter parce qu'il pense que d'autres investisseurs continueront à acheter.
Les anticipations jouent ici un rôle essentiel. Tant que chacun pense pouvoir revendre plus cher, la hausse peut se poursuivre. Mais cette situation est fragile : elle dépend de la croyance collective selon laquelle les prix vont continuer à augmenter.
Le crédit peut également amplifier le phénomène. Si les investisseurs peuvent facilement emprunter pour acheter des actifs, ils disposent de plus de moyens pour alimenter la demande. La hausse des prix peut alors permettre d'emprunter encore davantage, ce qui augmente à nouveau la demande. Lorsque les prix commencent à baisser, le mécanisme s'inverse : les investisseurs endettés peuvent être obligés de vendre leurs actifs pour rembourser leurs dettes, ce qui accentue la baisse.
Retournement : de la bulle au krach
Une bulle ne peut pas continuer à gonfler indéfiniment. À un moment donné, certains investisseurs commencent à vendre. Cela peut se produire pour différentes raisons : les prix semblent excessifs, les bénéfices des entreprises déçoivent, les taux d'intérêt augmentent, une mauvaise nouvelle apparaît ou simplement certains investisseurs souhaitent prendre leurs bénéfices.
Au départ, quelques ventes ne suffisent pas à provoquer une crise. Mais si les cours commencent à baisser de manière significative, les anticipations peuvent rapidement changer.
Les investisseurs qui avaient acheté en espérant une hausse peuvent désormais craindre une baisse plus importante. Certains vendent pour limiter leurs pertes. D'autres vendent parce qu'ils pensent que les autres vont vendre. Les ventes entraînent une baisse des cours, laquelle provoque de nouvelles ventes.
Le mécanisme est alors exactement l'inverse de celui qui avait contribué à la formation de la bulle.
Lorsque la chute des cours devient très brutale et généralisée, on parle de krach boursier.
Un krach ne correspond donc pas simplement à une baisse des prix. Les marchés boursiers connaissent régulièrement des corrections ou des périodes de baisse. Le terme krach désigne une chute rapide et importante des cours, accompagnée d'une forte perte de confiance.
Un krach boursier peut rester relativement limité au fonctionnement des marchés financiers. Mais il peut aussi se transmettre à l'économie réelle (voir les crises de 1929 et 2008).
Autres marchés
Les bulles spéculatives ne concernent pas que les actions. Elles peuvent apparaître sur différents marchés dès lors que les prix dépendent fortement des anticipations.
Prenons l'exemple du marché immobilier. Lorsque les ménages pensent que les prix des logements vont continuer à augmenter, ils peuvent se dépêcher d'acheter, ce qui contribue à faire monter les prix. La hausse confirme alors leurs anticipations et attire de nouveaux acheteurs.
Le mécanisme fonctionne aussi sur les marchés des matières premières ou sur certains actifs numériques. Dans tous les cas, il faut distinguer la hausse fondée sur une amélioration des caractéristiques économiques de l'actif de celle qui est alimentée par l'anticipation d'une nouvelle hausse.
Pour conclure, la dynamique d'une bulle spéculative se résume en quatre étapes : une hausse initiale des prix, l'imitation des comportements d'achat, une prophétie autoréalisatrice qui amplifie la hausse, puis un retournement des anticipations pouvant conduire à un krach. C'est cette succession qui permet de comprendre pourquoi les marchés connaissent des mouvements décorrélés de l'économie réelle.
